05.05.2009
Des soliques du pauvre
Notre dab qu'on dit aux cieux,
(C'est y qu'on n'pourrait pas s'entendre!)
Notre daron qui et's si loin
Si aveug',si sourd et si vieux,
(C'est y qu'on n' pourrait pas s'entendre!)
Que Notre effort soit sanctifié,
Que Notre Régne arrive
A Nous les Pauvr's d'pis si longtemps,
(C'est y qu'on n' pourrait pas s'entendre!)
Su' la Terre où nous souffrons
Où l'on nous a crucifiés
Ben pus longtemps que vot' pauv'fieu
Qu'a d'jà voulu nous dessaler.
(C'est y qu'on n'pourrait pas s'entendre!)
Que Notre volonté soit faite
Car on vourait le Monde en féte,
D'la vraie Justice et d'la Bonté,
(C'est y qu'on n'pourrait pas s'entendre!)
Donnez-nous tous les jours l'brich'ton régulier
(Autrement nous tach'rons d'le prendre);
Fait's qu'un gas qui meurt de misère
Soye pus qu'un cas trés singulier.
(C'est y qu'on n'pourrait pas s'entendre!)
Donnez-nous l' poil et la fierté
Et l'estomac de nous défendre,
(Des fois qu'on pourrait pas s'entendre!)
Pardonnez-nous les offenses
Que l'on nous fait et qu'on se laiss' faire
Et ne nous laissez pas succomber à la tentation
De nous endormir dans la misére
Et délivrez-nous de la douleur
(Ainsi soit-il!)
Des soliques du pauvre,Jehan Rictus.
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07.04.2009
Ballade finale
Ici se clot le testament
Et finit du pauvre Villon
Venez à son enterrement,
Quand vous orrez le carillon,
Vétus de rouge comme vermillon,
Car en amour mourut martyr:
Ce jura-t-il sur son couillon
Quand de ce monde vout partir.
Et je crois bien que pas n'en ment,
Car chassé fut comme un souillon
De ses amours haineusement,
Tant que , d'ici à Roussillon,
Brosse n'y a ne brossillon
Qui n'eut,ce dit-il sans mentir,
Un lambeau de son cotillon,
Quand de ce monde vout partir.
Il est ainsi et tellement,
Quand mourut n'avoit que haillon;
Qui plus,en mourant,malement
L'époignoit d'Amour l'aiguillon;
Plus aigu que le ranguillon
D'un baudrier lui faisoit sentir
(C'est de quoi nous émerveillon)
Quand de ce monde vout partir.
Prince,gent comme émerillon,
Sachez qu'il fit au départir:
Un trait but de vin morillon,
Quand de ce monde vout partir.
Francois Villon (Recueil:Le testament)
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13.02.2009
Ni Dieu,Ni Maitre
La cigarette sans cravate
Qu'on fume à l'aube démocrate
Et le remords des cous-de-jatte
Avec la peur qui tend la patte
Le ministére de ce prètre
Et la pitié à la fenétre
Et le client qui n'a peut-étre
Ni Dieu,Ni Maitre
Le fardeau bléme qu'on emballe
Comme un paquet vers les étoiles
Qui tombent froides sur la dalle
Et cette rose sans pétales
Cet avocat à la serviette
Cette aube qui met la voilette
Pour des larmes qui n'ont peut-étre
Ni Dieu,Ni Maitre
Ces bois que l'on dit de justice
Et qui poussent dans les supplices
Et pour meubler le sacrifice
Avec le sapin de service
Cette procédure qui guette
Ceux que la société rejette
Sous prétexte qu'il n'ont peut-étre
Ni Dieu,Ni Maitre
Cette parole d'Evangile
Qui fait plier les imbéciles
Et qui met dans l'horreur civile
De la noblesse et puis du style
Ce cri qui n'a pas la rosette
Cette parole de prophète
Je la revendique et vous souhaite
Ni Dieu,Ni Maitre
Léo Ferré (1916-1993).
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10.12.2008
La chanson de Craonne
Quand au bout d'huit jours,le r'pos terminé,
on va r'prendre les tranchées,
notre place est si utile
que sans nous on prend la pile.
Mais c'est bien fini,on en a assez
personn'ne veut plus marcher
et,le coeur bien gros,comm'dans un sanglot
on dit adieu aux civ'lots.
Méme sans tambour,méme sans trompette
on s'en va là-haut en baissant la téte.
Adieu la vie,adieu l'amour
Adieu toutes les femmes!
C'est fini,c'est pour toujours,
De cette guerre infame
C'est à Craonne,sur le plateau
Quon doit laisser sa peau,
car nous sommes tous condamnés,
Nous sommes les sacrifiés.
Huit jours de tranchées,huits jours de souffrances,
Pourtant on a l'espérance
Que ce soir viendra la r'léve
Que nous attendons sans tréve.
Soudain dans la nuit et dans le silence
on voit quelqu'un qui s'avance.
C'est un officier de chasseurs à pied
qui vient pour nous remplacer.
Doucement dans l'hombre,Sous la pluie qui tombe,
les petits chasseurs vont chercher leurs tombes.
Adieu la vie ,adieu l'amour,
Adieu toutes les femmes!
C'est bien fini,c'est pour toujours,
De cette guerre infame.
C'est à Craonne,sur le plateau
Qu'on doit laisser sa peau,
car nous sommes tous condamnés,
Nous sommes les sacrifiés.
C'est malheureux d'voir sur les grands boul'vards
Tous ces gros qui font leur foire,
Si pour eux la vie est rose,
Pour nous,c'est pas la mém'chose.
Au lieu de s'cacher,tous ces embusqués
F'raient mieux d'monter aux tranchées.
Pour défendr' leurs biens,car nous n'avons rien,
nous autr's les pauvr's purotins,
tous les camarad's sont étendus là
pour défendr'les biens de ces messieurs-là.
Ceux qu'ont l'pognon,
Ceux-là r'viendront
Car c'est pour eux qu'on crève.
Mais c'est fini car les trouffions
Vont tous se mettre en grève.
Ce s'ra votr'tour,messieurs les gros,
De monter sur l'plateau
Car si vous voulez la guerre,
Payez-la de votre peau!
Auteur:anonyme
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29.10.2008
Les musiciens
Ils trainent leurs violons au-delà des portées
La clarinette au bec,fumant des pastorales
Et la clef sur la table,on les voit s'en aller
Vers des pays là-bas,devant leur vitre sale
Ils dèrangent la flute en y soufflant dessus
Pour mieux voir dans la nuit flaner les violoncelles
Au bras d'une harpiste inquiète et survenue
Juste après qu'un violon l'eut prise en chanterelle
Les ailes du génie à portée de leurs bras
Croyant tout inventer,ils réinventent tout
Debussy à la plume et Schubert dans la voix
Ils s'envolent dans des oiseaux de quatre sous
Sur leur papier tout pale,ils écoutent chanter
Les hasards de la rue et leur pauvre musique
Dans l'ombre de Bayreuth pendant qu'un groupe anglais
Tire inlassablement ses salves électriques
Ils trainent leurs portées au-delà des violons
Ils dérangent la nuit dans le bruit du silence
La téte achalandée de dix mille chansons
Le sourire des larmes au bord d'une cadence
Ils maquillent l'orgueil au bras des vanités
Ils se tirent dessus quand ils n'ont plus de cible
Ils se montrent du doigt du bout de leur archet
Qui pend ses cheveux blancs à leurs cordes sensibles
Les portes du destin s'entrouvrant par hasard
Par une clef de sol devenue pathétique
Le choléra de Tchaikovski sur le boulevard
La rage de Berlioz comme un chien fantastique
Alors dans leur miroir ,ils regardent passer
Les chevaux de Mozart à sa dernière féte
L'oreille de Beethoven en train d'imaginer
Pour la neuvième fois des symphonies muettes
Les musiciens,les musiciens.
Texte de Léo Ferré
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